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Arts et Communication Créative

Arts et Science

Quand la création artistique devient méthode de recherche

Dans le projet ARTS (Agroecology for Resilient Territories in Senegal), CREATES expérimente une approche où les arts ne sont pas de simples outils de communication, mais de véritables méthodes de recherche et de transformation sociale. Le théâtre-forum, la vidéo participative, la photographie, la musique et le slam deviennent des espaces où se croisent savoirs scientifiques et savoirs populaires, où émergent des connaissances nouvelles et des visions partagées de l'avenir.

Au-delà de la communication : l'art comme méthode

Pour CREATES, l'art n'est pas un supplément esthétique ajouté en fin de processus. C'est un mode de connaissance à part entière — ce que nous appelons l'« artcipation ». Quand une communauté met en scène ses conflits fonciers par le théâtre-forum, elle ne « communique » pas un résultat de recherche : elle produit du savoir, en révélant des dynamiques de pouvoir, des non-dits et des aspirations que ni un questionnaire ni un focus group ne sauraient capter. L'art crée un espace de parité de participation où chaque voix — celle du chercheur, de l'agricultrice, du chef de village — trouve sa légitimité. C'est une science engagée qui assume sa dimension politique.

Le projet ARTS

ARTS (Agroecology for Resilient Territories in Senegal) est un projet de recherche transdisciplinaire financé par le programme SOR4D. Il articule trois lignes de recherche : la science des systèmes territoriaux, la gouvernance des systèmes alimentaires et l'agroécologie féministe. Au cœur du dispositif, les méthodes arts-based permettent de dépasser les limites de la participation conventionnelle. Le projet s'appuie sur les plateformes DyTAEL (Dynamiques Territoriales pour l'Agroécologie Locale) comme espaces de co-construction entre chercheurs, communautés et acteurs territoriaux.

La scénarisation transformative

La scénarisation transformative est une méthode développée dans le cadre du projet ARTS, structurée en trois temps forts sur trois jours. Le premier jour est consacré à l'analyse systémique des problèmes : les participants identifient collectivement les enjeux clés de leur territoire — accès au foncier, dégradation des sols, exclusion des femmes, pression urbaine. Le deuxième jour, ces problèmes prennent corps sur scène grâce au théâtre-forum : les acteurs de la compagnie Kareng de Ziguinchor mettent en scène les situations problématiques, puis les spectateurs-acteurs montent sur scène pour proposer des alternatives. Le troisième jour, forts de cette expérience partagée, les participants co-construisent une vision collective et une feuille de route pour leur territoire.

Le théâtre-forum : un outil politique et épistémique

Inspiré du Théâtre de l'Opprimé d'Augusto Boal, le théâtre-forum tel que pratiqué par CREATES est à la fois un outil politique et un outil de production de connaissances. Sur scène, les rapports de pouvoir deviennent visibles et contestables. Un agriculteur peut incarner un spéculateur foncier, une femme peut rejouer la scène d'un conseil communal dont elle est habituellement exclue, et proposer un autre dénouement. Ce faisant, les participants ne se contentent pas de représenter la réalité : ils la réinterrogent et imaginent d'autres possibles. Les savoirs qui émergent de ce processus sont irréductibles à ceux d'une enquête classique — ils sont incarnés, situés, et porteurs de transformation.

Trois approches, un même horizon

Le projet ARTS expérimente trois approches complémentaires. La Scénarisation Transformative, développée avec les plateformes DyTAEL, combine analyse systémique et théâtre-forum pour construire des visions territoriales partagées. La Création Collective Mixte, expérimentée à Bignona, rassemble chercheurs, communautés et artistes dans un processus de création partagée où chaque participant contribue au scénario. La Création Communautaire Féminine, menée à Mlomp en Casamance, offre un espace exclusivement féminin où les femmes mettent en scène leurs réalités — travail domestique, accès à la terre, charge mentale — à travers des formes artistiques qu'elles choisissent librement.

L'atelier de Mbour : l'agroécologie en scènes

En février 2025, l'atelier « L'agroécologie en scènes » a réuni les acteurs de la plateforme DyTAEL de Mbour pendant trois jours de scénarisation transformative. Cinq groupes thématiques ont travaillé sur les enjeux critiques de leur territoire : la gestion foncière face à l'urbanisation, la dégradation des écosystèmes côtiers, l'accès des femmes aux ressources productives, la gouvernance des systèmes alimentaires locaux et la transmission des savoirs agroécologiques. La compagnie Kareng a accompagné chaque groupe dans la mise en scène de ses problématiques, avant que les spectateurs-acteurs ne montent sur les planches pour proposer des alternatives concrètes. Ces trois jours ont permis de produire une vision partagée et un plan d'action territorial ancré dans les réalités vécues.

L'exposition photographique AgroVoices

Cette exposition photographique s'inscrit dans le projet de recherche AgroVoiceS, mené au Sénégal au croisement de l'agroécologie politique, des sciences sociales et de la création artistique. Elle propose une autre manière de faire science : par les images, les symboles et les paysages, au-delà du seul discours académique. Le regard du photographe Serge Boulaz se pose sur les transformations profondes des territoires agricoles et côtiers sénégalais, captant avec finesse des processus souvent rendus invisibles : accaparement des terres, industrialisation des zones rurales, exploitation des ressources naturelles, marginalisation des populations locales. Ici, les paysages deviennent des archives à ciel ouvert, portant les traces de décisions politiques et économiques prises loin de ces territoires. L'exposition s'articule autour de deux ensembles : l'arrière-pays de Sandiara et Bandia, marqué par l'expansion de l'agrobusiness et l'extractivisme minier, et le front maritime de Bargny et Ndayane, où crise climatique, industrialisation lourde et spéculation foncière se croisent. Quand la science devient image, elle gagne en puissance sensorielle.

L'exposition photographique AgroVoices

L'arrière-pays : les veines ouvertes de la terre

Dans l'arrière-pays de Sandiara et Bandia, les paysages portent les traces superposées de différentes formes d'extraction. Champs de pastèques, alignés et couverts de bâches plastiques, puisent dans l'eau rare et la fertilité des sols sahéliens pour nourrir des marchés lointains, tandis que tout près, l'extraction de calcaire réduit la terre en poussière. Des baobabs centenaires, dénudés par la saison sèche, veillent sur des champs irrigués s'étendant à perte de vue — témoins silencieux d'un paysage en mutation, ils bordent les nouvelles cultures intensives destinées à l'export. Au pied d'un baobab majestueux, un tas de bâches plastiques usagées témoigne du cycle des récoltes. À travers la végétation sahélienne, des silhouettes industrielles se dessinent dans la brume — la savane arbustive cède la place à de lourdes infrastructures qui transforment le calcaire local en matériaux de construction. Ces paysages photographiés racontent la même histoire : celle d'une terre lentement saignée, dont les veines ouvertes relient l'arrière-pays sénégalais aux circuits mondialisés de l'agriculture et de la construction, au prix d'un épuisement silencieux de la terre et de ses habitants.

L'arrière-pays : les veines ouvertes de la terre

Un front maritime, entre mer et feu

Sur le littoral de Bargny et Ndayane, les paysages se referment progressivement sur les pêcheurs lébous. La mer avance, fragilise les maisons et grignote le rivage, tandis que la centrale à charbon se dresse en arrière-plan, près des villages, avec sa fumée et ses promesses d'emploi non tenues. Dans la lumière dorée du couchant, les pirogues lébous reposent sur le sable — à l'horizon, les silhouettes de navires industriels rappellent la concurrence qui pèse sur la pêche artisanale et les ressources marines. Un enfant contemple de dos la centrale crachant sa fumée au-dessus de la lagune. Entre déchets épars et eaux stagnantes, le paysage porte les stigmates d'une industrialisation imposée. Sur une plage jonchée de débris et de structures effondrées, une silhouette solitaire avance dans la brume — les vestiges d'anciens bâtiments témoignent de l'érosion côtière et de l'abandon qui gagne le rivage. L'air chargé de particules, la mer vidée par la voracité des bateaux étrangers, sacrifient la vie le long de la côte. Les ressources quittent le rivage, les flux s'organisent ailleurs, laissant derrière eux des communautés face à l'incertitude.

Un front maritime, entre mer et feu

Du témoignage à l'action : le projet Bey Diiwaan

Les images de cette exposition ne sont pas un simple constat de destruction. Elles sont un appel à l'action. Dans ces mêmes territoires sous pression, un autre chemin se trace. Le projet Bey Diiwaan, soutenu par le Liechtenstein Development Service (LED), intervient précisément dans ces paysages en transition, en engageant les communautés locales dans une dynamique territoriale de transformation agroécologique. L'agroécologie, telle que comprise à travers Bey Diiwaan, est bien plus qu'un ensemble de techniques agricoles. C'est une vision holistique qui s'attaque aux causes profondes des crises visibles dans ces photographies : la souveraineté alimentaire — reprendre le contrôle sur ce qui est cultivé, comment et pour qui ; l'autodétermination — donner aux communautés rurales le pouvoir de façonner leur propre avenir ; la justice sociale et environnementale — reconnaître que les communautés qui portent le fardeau le plus lourd de la pollution industrielle et de l'accaparement des terres sont celles qui ont le moins contribué à ces crises. Là où les photographies montrent des sols épuisés, des déchets plastiques et de la fumée industrielle, Bey Diiwaan cultive la régénération : restaurer la santé des sols, reconstruire la biodiversité, renforcer les systèmes de savoirs locaux et créer des alternatives économiques enracinées dans la dignité. « Une autre agriculture est possible. Un autre avenir est à portée de main. »

Du témoignage à l'action : le projet Bey Diiwaan